Des chiffres qui bousculent, des cartes qui redessinent la ville et des vies entières bâties sur des collines escarpées : les favelas ne se contentent pas d’être des quartiers populaires. Elles imposent leur présence, leur énergie et leur complexité dans le débat urbain mondial.
URBANISME
Les urbanistes et architectes s’arrêtent de plus en plus sur les favelas, fascinés par leur mode d’implantation et leur fonctionnement quotidien. Voici ce qui retient particulièrement leur attention :
- Un tissu urbain compact, avec des constructions qui restent à taille humaine tout en rassemblant un grand nombre d’habitants
- La priorité donnée aux déplacements à pied
- L’usage massif du vélo et des transports collectifs
- Des bâtiments où la vie privée et l’activité commerciale se mêlent, boutiques en rez-de-chaussée, habitations au-dessus
- Des logements situés à proximité immédiate des emplois
- Une architecture qui s’ajuste aux besoins, au fil du temps, sans plan figé
- Des dynamiques de renouvellement urbain inspirées du « nouvel urbanisme »
- Des habitants qui s’organisent ensemble pour faire évoluer leur quartier
- Des réseaux d’entraide et de solidarité d’une rare densité
- Une créativité culturelle qui infuse chaque ruelle
CONTEXTE GLOBAL
Dans le monde, plus de huit logements sur dix sont construits sans respecter les règles officielles. En Amérique latine, où les villes s’étendent sans cesse, un tiers des habitants vivent dans des conditions informelles. Les favelas s’inscrivent pleinement dans cette réalité, loin des clichés exotiques ou misérabilistes.
NUMÉROS
À Rio de Janeiro, la population des favelas approche 1,5 million de personnes, soit près d’un quart des résidents de la ville. Ce taux rejoint celui des logements à loyers maîtrisés, coopératifs ou communautaires présents dans de nombreuses grandes métropoles mondiales. Autrement dit, à Rio, l’offre de logement populaire, ce sont les favelas. La ville compte d’ailleurs plus d’habitants de favela que n’importe quelle autre au Brésil. Si on les réunissait, ces quartiers formeraient la neuvième plus grande ville du pays.
DIVERSITÉ
Rio abrite plus d’un millier de favelas, du plus ancien au plus récent, du quartier en transition à la communauté solidement ancrée. Certaines vivent encore sous le poids d’habitations précaires et aspirent à une nouvelle existence, d’autres se sont structurées et revendiquent leur dynamisme, refusant toute stigmatisation.
HISTOIRE
La favela Providência, la doyenne de Rio, a vu le jour en 1897, moins de dix ans après l’abolition de l’esclavage. Implantée dans la zone portuaire, là où deux millions d’Africains réduits en esclavage avaient débarqué, un chiffre quatre fois supérieur à celui des États-Unis, elle raconte l’histoire d’un Brésil forgé par la migration forcée et la résistance collective.
INFRASTRUCTURE
Une enquête menée dans six communautés montre que 95 % des maisons de favela sont construites en brique, béton et acier armé, et 75 % disposent de sols carrelés. Ces logements sont le fruit d’années d’efforts, d’investissements continus, d’heures de travail accumulées par les familles elles-mêmes. Les intérieurs, loin des images d’Épinal, révèlent électricité, eau courante, plomberie, mais aussi écrans plats et ordinateurs, présents dans près de la moitié des foyers. En 2012, neuf jeunes adultes sur dix y accédaient déjà à Internet. Selon les chiffres de 2015, la connectivité numérique y dépasse même celle des quartiers formels de la ville. Pourtant, 30 % de la population de Rio demeure privée d’un système d’assainissement complet, un constat qui concerne aussi bien certaines favelas que plusieurs quartiers aisés.
ÉCONOMIE
Les 12 millions de personnes vivant dans les favelas du Brésil génèrent chaque année près de 38,6 milliards de reais en activité économique, soit l’équivalent du PIB de la Bolivie. Entre 2001 et 2013, la composition sociale a connu une transformation rapide : la part des foyers appartenant à la classe moyenne a presque doublé, tandis que le niveau de vie s’est nettement amélioré, avec un bond de plus de 54 % du salaire moyen en dix ans, une croissance bien supérieure à celle observée ailleurs dans le pays.
COMMUNAUTÉ
Selon une enquête du Data Popular Institute, datant de 2013, la majorité écrasante des habitants des favelas expriment leur attachement à leur quartier : 85 % aiment y vivre, 80 % ressentent de la fierté, et 70 % resteraient dans leur communauté même si leur salaire doublait. L’année suivante, 94 % déclaraient être heureux, un taux qui en dit long sur la richesse des liens sociaux et la capacité de ces quartiers à offrir plus qu’un simple toit.
EXPULSIONS MÉGA-ÉVÈNEMENTS
Entre 2009 et juillet 2015, plus de 77 000 personnes, représentant 22 059 familles, ont été expulsées de force à Rio. Cette vague d’évictions marque une rupture après deux décennies de stabilité relative, garantie par la Constitution de 1988 qui avait érigé le droit au logement. Le déclencheur ? L’instauration d’un régime d’exception, justifié par l’organisation de méga-événements comme les Jeux Olympiques de 2016, qui a ouvert la voie à de nombreuses expropriations.
PACIFICATION MÉGA-ÉVÈNEMENT
Depuis 2008, l’État de Rio de Janeiro a installé 38 Unités de Police de Pacification (UPP) au sein des favelas, avec une présence continue et visible. L’objectif affiché : éliminer le trafic de drogue à ciel ouvert, retirer les armes et sécuriser les rues. Ce programme a représenté l’investissement public le plus conséquent jamais consenti dans ces quartiers. Mais la réalité, plus nuancée, a vu ces interventions se transformer en occupations forcées, avec leur lot de violences et d’exactions dans plusieurs communautés. En 2013, une étude révélait que 37 % des favelas restaient sous contrôle des trafiquants, 45 % étaient passées aux mains des milices. Face à la crise budgétaire, le dispositif de pacification traverse une période de turbulences sans précédent.
CONNEXION AVEC LA COURSE
Les inégalités raciales s’affichent en pleine lumière dans la répartition de la population : 67 % des habitants des périphéries urbaines sont noirs, alors que la moyenne nationale s’établit à 52 %. À Rio, la carte de la ségrégation se dessine sans ambiguïté : quartiers riches de la zone Sud où la population blanche approche les 90 %, alors que les favelas concentrent la majorité des habitants noirs. Les écarts économiques persistent : un salarié noir gagne en moyenne 36 % de moins qu’un salarié non noir, quel que soit son niveau d’études ou sa région. Ces dix dernières années, la situation s’est aggravée, avec une hausse de 40 % du nombre de personnes noires tuées chaque année. Les jeunes hommes noirs issus des favelas paient le plus lourd tribut à la violence policière : sur 1 275 homicides commis entre 2010 et 2013 par les forces de l’ordre, 99,5 % des victimes étaient des hommes, 79 % étaient noirs, et 75 % avaient entre 15 et 29 ans.
Les favelas, loin de n’être que des quartiers périphériques, incarnent une force démographique, économique et culturelle incontournable. Leur réalité bouscule les lignes, interroge les politiques publiques et révèle, par-delà les difficultés, une capacité improbable à se réinventer. Rio n’a pas fini d’apprendre de ses favelas, ni le reste du monde.

