Le bois, à Venise, ne se laisse pas admirer comme un chef-d’œuvre exposé. Rien à voir avec la pierre éclatante des palais ou les dorures des églises. Pourtant, sans lui, la Sérénissime s’effondrerait, littéralement. Ce matériau discret, omniprésent sous la surface, demeure le socle invisible de la ville lagunaire.
Le bois comme fondation de Venise
En apparence, Venise semble n’avoir pour appui que l’eau. Pourtant, juste sous la surface, ce sont des milliers de pieux en chêne, aulne ou résineux qui forment le véritable plancher de la ville. Enfouis dans la vase, privés d’oxygène, ils se sont minéralisés au fil des siècles, lançant un défi silencieux au temps et au sel.
La construction vénitienne repose sur cet entremêlement de troncs, plantés à la force des bras, puis calés de gravier et de sable. Une scène technique qui frise souvent l’invraisemblable : le pont du Rialto, chef-d’œuvre bien réel, s’appuie sur plus de 12 000 pieux superposés en trois couches, pas besoin de séquoias ; ici, ce sont les modestes troncs dont la patience vaut celle d’une montagne.
Pieux en bois supportant la structure des constructions vénitiennes (photo du web)
On attribue parfois à la basilique Santa Maria della Salute un million de pieux. Chiffre démesuré mais la réalité, sans rivaliser avec la légende, impressionne : une immense forêt renversée fait tenir debout palais, places et églises, une prouesse aussi invisible qu’absolue.
Le bois, ressource vivante de l’architecture vénitienne
Venise ne s’appuie pas sur le bois uniquement pour ses fondations. À l’intérieur même des bâtiments, le bois s’insère partout : plafonds, planchers, charpentes. Sa souplesse protège les palais contre les micro-mouvements du sous-sol, évitant fissures et effondrements que la pierre seule n’aurait pu prévenir.
Palais des Doges et foyers du XVIe siècle : l’ingéniosité du bois
Un exemple parmi les plus frappants : la grande salle du Conseil Majeur du Palais des Doges. Après l’incendie de 1577, Antonio Da Ponte imagine un plafond plat sans colonne, porté seulement par de vastes fermes en bois composite qui déchargent toute la structure sur les murs latéraux. Une vision audacieuse, rendue possible par la flexibilité du bois, que seule la main de l’homme pouvait concrétiser.
La structure des fermes composites du palais des Doges à Venise, XVIe siècle
Poutres tenant le plafond de la salle du conseil majeur dans le palais des Doges à Venise, XVIe siècle
Cette inventivité dépasse les palais. Au XVIe siècle, la plupart des habitations vénitiennes sont déjà pourvues de charpentes et planchers en bois récupéré, utilisé jusque dans les murs. Les artisans assemblent les chutes par couches croisées, recouvertes de mortier, offrant solidité et isolation dans un même geste.
Un mur en bois à l’intérieur d’une maison vénitienne
Le bois qui flotte : bateaux, rames et gondoles
Impossible d’imaginer Venise sans ses embarcations. Ici, le bois construit aussi la flotte : chaque gondole, chaque barque, naît dans la sciure. Des grumes descendaient jadis des montagnes, sapin, chêne, orme, pour alimenter les ateliers navals. La maîtrise ne tenait pas qu’à la matière : on sélectionnait précisément les essences. Une gondole, par exemple, réclamait autrefois huit types de bois différents, sept désormais, le contreplaqué ayant supplanté une essence pour le fond.
Observer l’ossature d’un bateau en devenir, c’est assister au montage d’un puzzle vivant. Chaque pièce, taillée avec soin, épouse une courbe ou anticipe la torsion, jusqu’à trouver sa juste place et former un objet qui n’aura pas d’équivalent.
Un bateau « sanpierota » en construction, Venise
Loin des productions standards, le charme du bois façonné à la main ne passe pas : un bateau artisanal porte en lui les heures du chantier, la mémoire de la lagune, la signature unique du charpentier.
La « bricola » : repère de bois dans la lagune
En naviguant autour de Venise, on croise immanquablement les « bricole », ces groupes de pieux plantés dans l’eau. Elles délimitent les chenaux praticables, indiquent les passages profonds, signalent les zones sûres et préviennent les risques d’échouage. Bien plus que de simples points d’amarrage, elles sont la signalétique vivante de la lagune.
Mise en place par décision politique dès 1439, ce système en bois compose la carte à ciel ouvert de Venise. Selon un recensement de 1789, la lagune en comptait déjà plus de 8 000.
Un ensemble de dauphins appelé « bricola » dans la lagune vénitienne près de l’île de Burano
L’image d’une « bricola » délaissée traduit immédiatement un relâchement dans la vigilance portée à la ville. Ces pieux incarnent la silhouette de Venise autant que ses ponts ou ses coupoles.
Lunardelli : le bois, héritage et création au présent
Venise et le bois, ce n’est pas juste l’affaire des siècles passés. L’entreprise Lunardelli, fondée par Angelo Lunardelli en 1967, écrit aujourd’hui une nouvelle page de ce lien. Arrivé enfant à Venise, Angelo a choisi d’y apprendre le métier de charpentier. Attaché à la ville, il n’a jamais cessé de la servir, y compris après avoir ouvert son atelier à quelques kilomètres.
On croise la signature Lunardelli sur bien des lieux : des hôtels iconiques, des universités prestigieuses, des monuments, des showrooms ou encore le siège de la Biennale. Fenêtres, mobiliers, solutions sur mesure : le bois parcourt toute la ville entre héritage et innovation.
Un atelier et un showroom au centre-ville
Agnese, la fille d’Angelo, a choisi de réimplanter l’atelier au cœur de Venise. Leur objectif : forger des objets qui dialoguent avec l’architecture, la ville et le passé. Leur méthode hybride la précision du numérique, machines à commande pour les ébauches, et la finition à la main par une équipe de menuisiers passionnés.
L’entreprise s’appuie sur l’expertise de professeurs, de jeunes chercheurs, mais aussi sur la collaboration avec d’autres artisans d’exception, verriers, fonderie, ou tisserand soyeux, pour mettre au point des créations où le patrimoine croise le geste contemporain. Voici ce que ce travail collectif a pu donner :
- Un tabouret inspiré du palais Ca’ Pesaro, dont l’assise est habillée du velours Bevilacqua, clin d’œil aux arts sur le Grand Canal.
- Des objets de table en forme de dômes, rappelant les églises historiques vénitiennes, conçus avec les verriers de Murano.
Tabouret Lunardelli inspiré de l’architecture de Ca’ Pesaro décoré de velours de Bevilacqua, Venise
Conteneurs de table de Lunardelli inspirés des dômes des églises vénitiennes, en collaboration avec l’usine de verre Nason Moretti
Pour évoquer les « bricole » emblématiques, Lunardelli propose aussi une sculpture miniature, taillée dans un fragment de pieu marqué par le temps, transformant la matière en dentelle, souvenir saisissant du rapport unique entre Venise et le bois.
Venise tient debout grâce au bois : il porte la ville, il la protège, il l’inspire. Il suffit d’un regard au-dessus de sa tête, ou d’une pensée pour ce qui git sous ses pieds, pour comprendre à quel point chaque fibre, chaque poutre matérialise la résistance muette de la Sérénissime à la morsure du temps.

